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La sciure c'est sciant...
auteur: le canard enchainé, mercredi 24 11 04, Jean-Luc Porquet
Intéressant, cet article paru dans le Canard Enchaîné du 24/11/04, qui nous montre que le bois, matériau encore peu modifié par les mercantiles, peu subir les affres de la loi de marché:
imaginez, vous prenez du bois, vous en faites de la sciure, pour en refaire du bois!!!
NDLR: le marché se contentait, du temps où le meuble en bois massif absorbait une grande partie de bois d'oeuvre, de transformer en panneaux (bois reconstitué), tous les résidus de scierie et de forêt: dosses, copeaux, sciure, bois d'éclaircies, branches, bois hors choix. Avec un accroissement de la demande en meubles jetables (OSB ou MDF), le risque est que la demande en panneaux soit plus importante que la production actuelle, et que l'on s'oriente vers une gestion de forêts à taillis destinés uniquement à l'industrie de trituration. Ou, comme le relève si bien le Canard Enchaîné, le risque de voir ces industries se rabattre sur des forêts tropicales dont les bois sont bradés.

LA SCIURE, C'EST SCIANT, article dans le Canard Enchaîné du mercredi 24 Novembre 2004, Jean-Luc Porquet.

Ce qui est énervant, avec le bois, c'est qu'il est vivant. Vivant, donc changeant: il bouge, se dilate à la chaleur, évolue au fil des ans, il a des veinages, des noeuds, un fil, un grain, bref il est imprévisible et n'en fait qu'à sa tête. Pendant des siècles, les artisans menuisiers et ébénistes s'en sont contentés, et ont même appris à aimer cette variété, à la connaître, à en jouer, à s'en faire les alliés, bref à travailler le bois. Quelle perte de temps idiote! L'homme moderne a enfin trouvé la solution pour régler son compte au bois: il l'a transformé en sciure!

La sciure, agrémentée de poussière et de copeaux, est idéale: on la mélange à des colles, et voilà un matériau à la fois mort et malléable, qu'on presse à chaud, qu'on moule à volonté, qu'on transforme en grands panneaux stables, indéformables, uniformes, parfaits pour la production industrielle, la fabrication à la chaîne, les prix de revient compressés. Plus besoins de professionnels ni de savoir-faire, les machines font tout.
Et c'est la grande victoire d'Ikéa, note Bertrand Louart dans une remarquable étude (1), que d'avoir "formaté la demande des consommateurs pour l'adapter aux exigences du processus de production lui-même". Ikéa jacta est !!

Après l'aggloméré et le formica des années 50-60, on a maintenant l'OSB (oriented strand board) et le MDF (medium density fireboard), rien que des noms poétiques, à partir de quoi désormais tous les meubles ou quasiment sont faits.
Le meuble en sciure correspond au mode de vie industriel qui est devenu le nôtre: on bouge, on déménage, le mobilier n'est plus qu'un décor éphémère, jetable, soumis à la mode du jour, qu'on ne prend plus la peine d'entretenir ni de réparer. Du bois, il ne garde plus que l'apparence: souvent, une simple feuille de papier ciré recouvre les meubles modernes, sur laquelle on aura préalablement imprimé une photo de "décor bois"...

"Tous ceux qui ont travaillé avec les panneaux restructurés savent, par leur expérience sensible, note Bertrand Louart, que ces matériaux sont en fin de compte de belles saloperies".
Et pour fabriquer ces meubles bon marché dont la demande explose, les industries dévastent les forêts primaires tropicales des pays pauvres, lesquels bradent ce patrimoine exceptionnel par sa biodiversité.

Au congrès de l'Union Mondiale pour la Nature (UICN), qui se déroule cette semaine à Bangkok, on a pu ainsi apprendre que "tous les bois tropicaux importés en France figurent sur la liste rouge de l'IUCN (7000 espèces animales et 8000 espèces végétales menacées)" (Le Parisien, 19/11).
Or les labels qui prétendent garantir que le bois a été coupé dans de bonnes conditions écologiques et sociales restent marginaux: seuls 3% des forêts dans le monde sont ainsi "certifiées". Comme le notaient Frédéric Durand, Francis Hallé et Nicolas Hulot dans "Le Monde" (11/11/03), "le phénomène est irréversible, il est devenu impossible d'empêcher la destruction généralisée des forêts primaires tropicales".
Et vive la sciure!!

(1) Notes et morceaux choisis n°6, "La menuiserie et l'ébénisterie à l'époque de la production industrielle", 40 p., 5€. Chez l'auteur, 52, rue Damrémont, 75018 Paris.